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10- Sortie de l'automne

  • Photo du rédacteur: Sasha
    Sasha
  • 3 juil. 2020
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 mai




Kirite s’était engagé dans une ruelle mal famée déserte, à la suite d’une jeune fille dont la silhouette lui rappelait beaucoup Kotonoha. Il n’avait pas eu de ses nouvelles depuis trois semaines. Une sombre sensation s’était enracinée en lui et se développait.

Lui était-il arrivé quelque chose ? Orochi l’aurait-il… ?

Et puis quoi, encore ? Jamais je n’accepterai une chose pareille !

Il n’était pas seulement inquiet pour Kotonoha. Une nervosité persistante s’accrochait à lui… celle qui l’avait assailli, ce jour d’été, quand ils étaient sortis se promener sur la plage.

Je crois que je passe à côté de quelque chose d’important… Que je détourne le regard…

Les rumeurs qui déferlaient au sujet d’Orochi avaient naturellement atteint les oreilles de Kirite, sans compter que dans le rêve qu’il avait fait sur la plage de Quktojuri, la voix s’était présentée sous ce même nom.

Orochi, celui qui engloutit chaque chose… Mais pourquoi est-il apparu dans mon rêve ? À l’époque, personne n’avait entendu parler de lui. Comment se fait-il que j’ai rêvé de lui ?

Kirite avait relâché sa vigilance, la terreur l’avait envahi. Il sentait qu’à tout moment, la terre mollirait assez pour qu’il se fasse happer par le ventre des profondeurs.

Orochi serait en moi ? Non, c’est idiot… Je ne serais quand même pas…

Il sentit quelque chose ramper au fond de sa poitrine.


Kirite tourna à l’angle d’un mur de briques anciennes et tomba sur une petite impasse ; la silhouette de la jeune fille qu’il avait suivie s’était évanouie. Il reprit son souffle et examina les alentours.

Mais où est-elle ? Je suis sûr de l’avoir vue emprunter ce chemin…

Le jeune homme avança prudemment dans l’impasse lugubre délaissée par le soleil, laissant courir son regard de droite à gauche.

– C’est toi le chat ! Attrape-moi si tu peux !

Il se retourna vers la voix, mais ne trouva nulle trace de son propriétaire.

– Qui va là ?

– Tu sais très bien qui je suis, commença la voix d’un ton méprisant. Dis-moi plutôt qui toi, tu es… Tu te mets encore en travers de mon chemin.

Le doute n’était plus permis : c’était la voix qu’il avait entendue en rêve.

– Hein ? Mais… de quoi tu parles ?

Une ombre ondoyante apparut à l’angle du mur en briques, aux abords de l’impasse.

– Si tu n’arrives pas à toucher mon ombre, ce sera toi le chat, pour toujours.

L’ombre redressa sa tête, jusqu’alors baissée. Sur ses lèvres, un sourire.

C’était elle. Celle qu’il avait cherchée, qui avait nourri ses inquiétudes des semaines durant.

– Kotonoha ?! Comment… lança Kirite, qui avait fait deux ou trois pas vers elle sans s’en rendre compte.

– Imbécile. Elle n’est pas là.

Stoppé dans son élan, il scruta la jeune fille tranquillement plantée quelques mètres devant lui. La voix qui avait filé de sa bouche était celle d’un homme ; malgré tout, on discernait l’écho de sa voix à elle, cachée derrière ces accents répugnants. Voilà d’où venait le malaise qu’il avait ressenti ce jour d’été, quand la voix s’était exprimée dans ses songes. Cet étranger avait usé de Kotonoha pour s’adresser à lui pendant qu’il dormait.

– Grâce à toi, j’ai pu me dévoiler. Tu as toute ma reconnaissance, Kirite. Mais à présent, tu me gâches le paysage.

– Non… Ce n’est pas possible ! Kotonoha n’est quand même pas…

– Eh si… Orochi, lâcha l’étranger avant de se volatiliser puis de se matérialiser, en un clin d’œil, devant un Kirite sidéré, qui fixait, les bras ballants, le visage de la jeune fille.

Orochi souria.

Dans la poitrine de Kirite, quelque chose explosa et le propulsa dans les airs. Lui coupa le souffle. Il tenta de hurler, en vain. Il resta un instant en l’air, le corps plié en deux, avant de retomber et de se recroqueviller. Il haletait, poussé par l’énergie du désespoir, devait respirer à nouveau. Une petite noix de Tektome, qu’on avait comme fait tomber exprès, roula devant ses yeux. Orochi l’écrasa comme si de rien n’était et vint se poster à côté de lui. Il laissa échapper un petit rire.

– Enfin, Kirite, ce n’était qu’une petite tape sur la tête… La partie ne fait que commencer, déclara-t-il, l’œil froid et méprisant.

Sans lui laisser le temps de répondre, Orochi empoigna les cheveux de Kirite, qui gisait toujours au sol, pour le soulever sans peine de sa seule main gauche. Le visage du jeune homme se tordit de douleur. Orochi l’examina de près. Il lui caressa, à peine, les joues de son souffle. Il sortit sa langue écarlate pour lécher, délicatement, le sang qui s’écoulait de sa bouche meurtrie par l’attaque.

– Et si je t’effaçais, toi aussi, ici et maintenant ? s’enquit Orochi, arborant toujours la figure de Kotonoha.

Ses dents s’étaient transformées en crocs tranchants, grinçants, chacun animé d’une volonté propre. Les ongles de la main droite qui avait surgi devant Kirite s’allongèrent. Les couteaux aiguisés qu’ils figuraient lancèrent des étincelles froides, glissèrent tout doucement le long de sa joue et effleurèrent sa gorge à découvert.

– Les fins n’ont rien de triste, tu disais ?

– Gnn…

– Hé hé hé… À présent, je vais t’accorder la m… commença Orochi, mais il s’interrompit, le corps pris de secousses apparemment douloureuses. Il cracha dans un murmure : Que… Assez, Kotonoha ! Rhaaa !

D’un revers de la main, il flanqua Kirite à terre, qui dégringola sur les pavés froids avant d’arrêter de bouger, à bout de forces. Fébrile, le monstre tenta de reprendre le contrôle de son corps, agrippa avec force son poignet droit. Il jeta un coup d’œil à Kirite, inerte.

– Hmpf. De toute façon, c’en est bientôt fini de ce monde. Quand le véritable sommeil la trouvera… éructa-t-il avant de tourner les talons.

Le bruit de ses pas s’évanouirent dans le lointain. Il les entendait à peine ; l’obscurité mangeait peu à peu sa conscience. À ses côtés gisait la chair écarlate de la noix de Tektome brisée.


Combien de temps passa-t-il ensuite ? Poupée cassée, Kirite reposait dans l’allée glaciale. Un éclat glissa dans les airs et se déposa délicatement sur lui. Un autre… et encore un autre… Petit à petit, les éclats tombant du ciel lourd se multipliaient.

Il neigeait.

– Kotonoha… murmura enfin Kirite.

L’automne était fini, l’hiver commençait. Il serait long et rigoureux.


Crédit photographie : Masumi Takahashi


 
 
 

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