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8- Rencontre au point des ténèbres

  • Photo du rédacteur: Sasha
    Sasha
  • 7 juil. 2020
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours



Un vent sec balaya tristement la route désertée, soufflant au passage les innombrables feuilles mortes. D’un air mal assuré, Kotonoha regarda derrière elle, resserra son sac sur sa poitrine et accéléra. Ces derniers jours, la nuit tombait particulièrement tôt. Un instant d’imprudence et l’obscurité pouvait vous emporter.

Depuis l’été, une rumeur terrifiante circulait en ville. Une personne se faisant appeler Orochi attaquerait des gens ici et là. Les malchanceux qui tombaient sous sa coupe disparaissaient sans laisser de trace... comme s'ils n’avaient même jamais existé en premier lieu. On racontait qu’il ne faisait qu’une bouchée de ses victimes, qu’il avalait leur tête en premier, qu’il se jetait sans distinction aucune sur les adultes, les enfants, les hommes et les femmes, comme une bête affamée et sans pitié.

Nul n’était capable de prévoir où et quand Orochi montrerait ses crocs. Personne ne connaissait ses intentions ou son vrai visage. Et s'il était l’homme qui se tenait innocemment à côté de vous ? La femme qui vous avait rendu votre monnaie, tout sourire derrière son étal ? Votre meilleur ami… ou votre amant ?

L’instant d’après, ce serait peut-être vous qui disparaîtriez du monde, avalé par les ténèbres glacées…

Les villageois avaient accepté Orochi comme partie intégrante de leur quotidien. On aurait dit qu’ils avaient baissé les bras sans même sortir les armes, convaincus qu’il serait quoi qu’il en soit apparu, ses effroyables crocs à découvert, parce que sa présence était le fruit d’un destin inexorable, qu’elle avait été décidée au commencement du monde. Quelqu’un avait eu l’audace d’expliquer, l’air cynique, qu’il ne s’agissait que d’une personnification de la mort qui frappait tout un chacun, abruptement, sans pitié et en toute partialité. Cependant, quand sa petite fille ne rentra pas, même une fois la nuit tombée, et qu’on lui tendit l’un de ses petits souliers rouges, abandonné dans la rue, il cessa de sourire. Un hurlement guttural, primitif, se réverbéra dans l’aube.

Un tourbillon d’effroi et de méfiance s’était abattu sur la ville. Une chose était certaine : on n’était plus en sécurité nulle part. Bientôt, Orochi serait chez vous, arborant un sourire qui vous était familier. Peu à peu, on apprit à ne plus se fier qu’à soi-même. On perdit confiance en ses parents, son frère, sa sœur, ses amis, ses amants.

Orochi dévorait le monde, morceau par morceau.


Les rues étaient désertes. Désormais, tout le monde avait eu vent des rumeurs au sujet d’Orochi et nul ne sortait plus une fois la nuit tombée sans y être absolument contraint. Dans la chaleur de son foyer, on se pelotonnait près du feu, persuadé qu’il ne nous arriverait rien, que la malchance irait poursuivre quelqu’un d’autre… On voulait croire à la sécurité de son chez-soi. Oui, ici, on était moins exposé qu’à l’extérieur, même si on n’était jamais tout à fait à l’abri du danger.

Dans le ciel lourd de nuages, Kotonoha ne voyait ni les étoiles, ni le clair de lune. Elle entendit, au loin, un oiseau nocturne entonner un triste chant. Elle jeta des coups d’œil furtifs derrière elle, le pas rapide.

Quelqu’un en a après moi… On me poursuit…

Non, ce n’est qu’une impression. Tout va bien. Il n’y a personne. Je ne suis qu’une idiote qui a peur de son ombre.

Elle tourna au coin d’un magasin aux lumières éteintes. Quand elle leva le regard, elle trouva les ténèbres.

– Bonsoir, Kotonoha.

Son sac en cuir fit un bruit sec en tombant sur les pavés.

Un gros monstre noir jaillit de l’obscurité avec ses grands yeux brillants, et cet étrange cri aigu…

Elle ouvrit grand la bouche pour hurler… et l’instant d’après, elle avait disparu.



Crédits photographie : Masumi Takahashi



 
 
 

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