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  • Sasha

2- Le marché de Volfinor

Mis à jour : 8 oct. 2020



Elle haïssait le printemps.

Alors qu’elle regardait d’un œil distrait le ciel voilé de bleu, la jeune fille, comme chaque année, fut gagnée par un vague agacement.

Oui, elle aimait l’hiver ; cette atmosphère tendue à en avoir mal, ce froid qui la pénétrait des pieds à la tête, chaque respiration expulsée et changée aussitôt en vapeur blanche qui lui faisait ressentir vivement le feu vital brûler dans son corps… C’était comme si l’hiver permettait à la vie de circuler entre elle et le monde trop ouvertement, ignorant son intimité.

Et puis, ce monde tendant à se réduire dans son entièreté à la monotonie du blanc et du noir lui correspondait bien. Elle adorait en secret qu’il soit simplement restreint à sa plus extrême sobriété. Il s’agissait peut-être en réalité d’un désir déchirant, celui d’une attirance inconsciente vers la mort, d’une envie de redevenir poussière… Si quelqu’un le lui avait fait remarquer, elle aurait sans doute vaguement penché la tête sur le côté et esquissé un sourire énigmatique.

Pourtant, si elle s’était trouvée au milieu d’une tempête de neige, elle aurait été capable de marcher jusqu’au bout du monde. Et, juste comme ça, elle aurait un jour pu finir par se fondre dans ce monde tout blanc. Disparaître sans laisser la moindre empreinte, sans laisser de trace. Voilà à quoi ressemblaient ses sentiments, tout au fond de son cœur. Ils n’avaient pas changé depuis qu’elle était petite.

Ainsi, elle ne pouvait s’empêcher de détester cette saison qu’était le printemps : la tension qui s’amenuisait peu à peu, le monde qui se laissait négligemment aller, les couleurs qui commençaient à rivaliser d’assurance...

Se dissoudre lentement… Se détricoter, voir ses contours s’effacer… Qu’allait-elle perdre en cette saison du renouveau ? Quoi donc ? Tss… Quelle idiote elle faisait. Peu importait son avis ; le temps s’écoulait, les saisons passaient et le printemps s’invitait peu à peu, inlassablement. Personne n’aurait même voulu l’en empêcher.

Poussant un léger soupir de résignation, la jeune fille resserra contre sa poitrine son panier tissé en feuilles de Césas et reprit sa marche.

Alors, elle se fit avaler par la foule. Celle du marché de Volfinor.

Son nom était Kotonoha.


Il s’agit aussi, finalement, de son histoire ; l’une de celles qui restera sans doute dans un recoin de mémoire et que l’on extirpera de temps à autres pour la transmettre en cachette.

Il le faut.

Crédits photographie : Masumi Takahashi

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